ESPRIT ES-TU LA ? (Une nouvelle de Loris)

ESPRIT ES-TU LA ? (Une nouvelle de Loris)

 

Ce soir-là, il n’y avait rien d’intéressant à la télé. Nicolas décida de travailler un peu sur son ordinateur. Au bout d’une heure, il avait téléchargé plusieurs morceaux des Rolling Stones et  mit à jour son répertoire téléphonique. Il songea un instant à aller bouquiner mais décida finalement de faire un tour dans ces salons de discussions appelés « chat room » et très prisés par les internautes. En hommage à Bernard Werber, il avait choisi comme pseudonyme «Le Thanatonaute ».Ceroman avait marqué Nicolas à tel point qu’il l’avait lu trois fois. Il s’agissait d’un groupe de personnes ayant décidé de reconstituer unecarte géographique du pays des morts.

 

Le jeunehomme entra le pseudonyme éponyme et se retrouva, un instant plus tard, dans un salon de discussion. Il sélectionna toutes lesfemmes de sa région entre 20 et 50 ans, puis il engagea la conversation :

 

-Bonjour, j’ai 35 ans et je vis à Toulon. Puis-je dial avec toi ?

 

Sur la douzaine de personnes à qui il envoya sonmessage, deux lui répondirent. La première répondait au charmant sobriquet de Mimi Hull. C’était une mûre, divorcée et manifestement en manque d’affection. Nicolas se serait bien laissé séduire car la description de son interlocutrice correspondait assez à ses critères de séduction :

 

-J’ai 54 ans et je suis brune, 1m 58,65 kg, 95 E.

 

Malheureusement, la bougresse avait pris la peine d’ajouter :

 

-Je ne recherche pas une aventure, mais une relation sérieuse, une épaule sur laquelle je puisse me reposer.

 

Freiné dans ses ardeurs, Nicolas continua la discussion par pure politesse (ou peut-être par lâcheté).

 

La seconde personne qui accepta de lui répondre, était une étudiante en comptabilité qui avait choisi le pseudonyme de Chouchou 83. Le jeune âge de la donzelle contraria un instant Nicolas, mais il est des heures où l’on laisse, volontiers, ses scrupules de côté ! En dix minutes de flagorneries, il savait tout de la jeune fille ; elle avait 19 ans, se prénommait Emilie et habitait Bandol. Emilie répondait presque instantanément aux questions de Nicolas. Elle était sur le point d’accepter un rendez-vous lorsque le Diable pointa le bout de sa fourche. A cet instant, unmessage s’afficha sur l’écran indiquant :Chouchou 83 est déconnectée.

 

De rage,  Nicolas tapa du poing sur son bureau. Il resta un moment dans le salon où, un instant plus tôt, de tendres propos chargés de promesses se propageaient via le câble ou l’ADSL.  Chouchou 83 ne réapparut pas.

 

Il était sur le point d’aller se coucher lorsqu’il reçut un étrangemessage. Une petite fenêtre jaune s’alluma en haut de l’écran avec le pseudonyme «De Profundis». Intrigué, Nicolas cliqua dessus pour lire lemessage.

 

-Bonsoir, acceptes-tu de discuter avec moi ?

 

-Qui es-tu et que veux-tu, demanda Nicolas.

 

-Mon nom est Gérard. Je cherche simplement à discuter.

 

-Ecoute Gérard, il y a des salons pour les homos. Pourquoi viens-tu m’emmerder ?

 

-Tu te méprends, Thanatonaute, je ne suis pas homosexuel.

 

-Alors que me veux-tu ?

 

-Je te l’ai dit, je cherche à discuter.

 

-OK, alors allons-y, qu’as-tu à me dire ?

 

-J’aimerais savoir comment a évolué l’humanité depuis 1943.

 

-Quel drôle de question, répondit Nicolas. Tu fais quoi dans la vie ?

 

-Disons que de mon vivant j’étais instituteur.

 

-De ton vivant ?

 

-Oui ! J’ai été fusillé à Vichy en 1943 et j’aimerais savoir ce qui est advenu de l’Europe.

 

-Attends, tu es en train de m’expliquer que je discute avec un mort ? !

 

-C’est exact.

 

-C’est quoi ce délire, tu n’as rien trouvé d’autre comme connerie ?

 

-Ce ne sont pas des conneries, je suis en mesure de prouver ce que j’affirme.

 

-Ah oui, et comment ?

 

-Si je te disais que tu as oublié de fermer la bouteille de gaz après t’être fait des œufs sur le plat ce soir, tu me croirais ?

 

En lisant la réponse de De Profundis, Nicolas sentit son ventre se nouer. Tout doucement, il se dirigea vers la cuisine. Il ouvrit la porte en métal de sa cuisinière et constata qu’effectivement, le robinet de gaz n’était pas fermé.

 

-Comment fais-tu cela, demanda-t-il.

 

-C’est facile pour nous. Lamort est un état transitoire qui permet des choses que le cerveau humain n’est pas capable de concevoir.

 

-Non c’est une blague, il y a sûrement une explication.

 

-Je dis la vérité Nicolas !

 

-Vous…vous connaissez mon prénom ?

 

-Bien sur, je sais tout de toi.

 

-Je ne vous crois pas vous mentez.

 

-Tu es un coriace toi ! Bon je vais te convaincre une fois pour toutes mais après je veux que tu cesses de douter de la véracité de mes propos. Pense à trois nombres entre un et mille.

 

-Ca y est.

 

-Très bien tu as choisi le 1, le 707 et enfin le 44.

 

-…

 

-N’aie craintes ! Je n’ai absolument pas l’intention de t’effrayer, ni de te faire du mal.

 

-Alors c’est bien vrai ? Vous…Vous êtes un esprit ?

 

-Un esprit, une âme, appelle cela comme tu voudras.

 

-Mais pourquoi m’avoir choisi ?

 

-Avec ton pseudo il me semble que tu étais tout indiqué, non ?

 

-Mais si vous connaissez toutes ces informations sur moi, comment se fait-il que vous ignoriez l’évolution de l’humanité ?

 

-Vois-tu Nicolas, là où nous nous trouvons, nous sommes isolés de tout. Ils veillent à ce que nous le restions.

 

-Qui ?

 

-Les Anges ! Cependant, l’un d’entre nous a trouvé le moyen de discuter avec les vivants par le biais d’Internet.

 

-Comment est-ce possible ?

 

-C’est très difficile à expliquer. Pour le moment je te demande simplement de l’admettre.

 

-Cela ne me dit pas pourquoi tu n’arrives pas à trouver ce que tu cherches.

 

-Parce que je ne peux le découvrir qu’avec le dialogue. Il faut que je sois en contact avec une personne pour être en mesure de recevoir des informations.

 

-Tu ne peux donc pas me contraindre à t’aider ?

 

-Absolument pas. C’est une faveur que je te demande. Si tu refuses, tu n’entendras plus jamais parler de moi. En revanche si tu acceptes, je te dévoilerai un grand secret.

 

-Lequel ?

 

-Je t’expliquerai ce qui se passe au moment de lamort, ce que l’on ressent et ce qui nous attend.

 

-J’avoue que ce sujet m’a toujours fasciné. Depuis que je suis petit, je me demande ce que l’on voit quand on meurt. De la même manière, je me suis toujours posé la question de savoir quel sera le dernier mot que je prononcerai avant de mourir.

 

-Tiens-tu à le connaître dés à présent ?

 

-Comment ? ! Tu sais tout ça ?

 

-Oui je le sais, je connais lanuit de tamort.

 

-Hé bien moi, je ne tiens pas à en savoir d’avantage ! Trop de fous ont déjà essayé de modifier dans le creux de leur main, la ligne d’un destin, inconnu, incertain…

 

-Tes paroles sont pleines de sagesse Nicolas. Ainsi, tu t’intéresses réellement à la mort ?

 

-Oui, j’ai même écrit une chanson sur ce sujet. Cela raconte l’histoire d’unhomme, invité à un dîner, qui se demande lequel des invités mourra le premier.

 

-Intéressant ! Peux-tu m’écrire le texte ?

 

 

 

Autour de cette table lequel d’entre nous

 

Est-ce inimaginable

 

Se rompra le cou

 

Lequel de nous mes frères

 

Mourra le premier

 

Ce soir levons un verre

 

A sa destiné

 

S’il fallait que tu partes, tiendrais tu le coup

 

Si tu savais la date de ton rendez-vous

 

Aimerais tu tafemmesachant ton destin

 

Serais tu assez lâche pour prendre sa main

 

Aurais tu le courage de la renvoyer

 

Prendrais tu tes bagages sans t apitoyer

 

S’il fallait que tu partes, tiendrais tu le coup

 

Si tu savais la date de ton rendez-vous

 

Te convertirais tu ? Ferais tu le bien ?

 

De peur d’être aperçu

 

D’un juge divin

 

Enfin dans la tourmente des derniers moments

 

Craindrais tu la descente, auprès de Satan ?

 

S’il fallait que tu partes, tiendrais tu le coup

 

Si tu savais la date de ton rendez-vous

 

-C’est un très jolitexte, Nicolas.

 

-Merci beaucoup Gérard. Alors dis-moi exactement ce que tu as envie de savoir.

 

-Comme je te l’expliquais, j’ai été exécuté parla Gestapoen1943. Al’époque, l’Europe était sous domination allemande. J’aimerais savoir comment tout cela s’est terminé.

 

 

 

Pendant plus de deux heures Nicolas, qui était un garçon instruit, raconta à Gérard l’histoire de la Francedepuis la seconde guerre mondiale.  L’esprit voulait tout savoir.

 

Nicolas, lui expliqua que le 3 juin 1944 un gouvernement provisoire avait été formé. Il lui détailla le débarquement des alliés en Normandie. Il lui apprit que  la même année, lesfemmes obtinrent le droit de vote. Il lui parla de la bombe atomique lâchée sur Nagasaki en 1945, de la proclamation de la IVème, puis de la Vème République, de l’avènement du nouveau Franc, des événements de 1968,  du premierhomme sur la lune et de l’Union Européenne. Il lui parla même de L’Euro.

 

Après cet éloquent exposé, il tapa  sur son clavier:

 

-A ton tour maintenant ! Je veux savoir ce qui se passe au moment où l’on meurt, quel est notre degré de conscience et quelles sont nos perspectives dans l’au-delà.

 

 

 

Pendant quelques minutes, qui semblèrent à Nicolas une éternité, l’esprit ne donna aucun signe de vie. Puis, le dialogue reprit :

 

-Il est très difficile d’expliquer ce qu’il se passe.

 

-Rien à faire, je me suis donné du mal à te raconter l’Histoire deFrance depuis tamort, à toi maintenant !

 

Le court silence de l’Esprit fut interprété par Nicolas comme un temps de réflexion.

 

-Je cours un très grand risque en te révélant ce que tu me demandes. De plus, je ne sais pas trop comment te l’expliquer.

 

-Et si nous jouions au jeu questions  / réponses, proposa Nicolas.

 

-Je veux bien faire un essai.

 

-Qu’éprouve-t-on, au moment précis où l’on meurt ?

 

-J’ai vécu tant de choses atroces avant de mourir que, pour moi, ce fut une véritable liberté de quitter mon corps.

 

-Mais qu’as-tu ressenti exactement ?

 

-As-tu déjà rêvé que tu volais, demanda l’Esprit

 

-Quelquefois.

 

-Hé bien, c’est un peu la même chose. Ton âme s’envole au-dessus de ton corps. Pour ma part, je ne me suis pas trop attardé devant ma dépouille. Les Allemands l’avaient jetée dans une fosse commune improvisée.

 

-Mais que fais-tu une fois envolé ? Un guide est-il présent pour te montrer le chemin ?

 

-Non il n’y a pers…

 

Lemessage inachevé de De Profundisrendit Nicolas nerveux. Avec rapidité il tapota les touches du clavier :

 

-Tu es toujours là ?

 

Unmessage en rouge lui apparut : « De Profundis n’est plus connecté ».

 

Fou de rage, il s’arracha à son bureau et se mit à tourner en rond. Il  retira de sa bibliothèque Les Thanatonauteset rechercha la partie dulivre dans laquelle l’auteur décrit l’envol de l’âme. Bernard Werber était formel ; en s’évadant du corps, l’Esprit était attirait vers une sorte de cortex et levoyage commençait. Nicolas voulait croire en cette aventure. Pourquoi donc DeProfundisn’avait-il fait aucune allusion à ce trou aspirant, dans le ciel ? Pourquoi errait-il en ce monde ?

 

Certaines personnes prétendent que l’Esprit doit d’abord régler ses problèmes avant de passer à autre chose. D’autres pensent que ce sont les âmes du bas astral, attachées à la matérialité des choses terrestres, qui restent ici.

 

Contrarié, le jeunehomme s’installa, à nouveau, face à son PC et retourna sur lechat, avec l’espoir de retrouver son mystérieux correspondant. En parcourant la première page du site, il constata qu’il y avait du courrier dans sa boite aux lettres. Lemessage émanait de De Profundis.La souris tremblante, il cliqua sur le pseudonyme mystique. Letexte apparut :

 

Je ne suis pas De Profundis mais l’infirmier chargé de veiller sur ce vieux fou. Il a du vous raconter qu’il étaitmort, assassiné par les Allemands. N’en croyez rien, jeunehomme. En vieillissant, il revit la dernière guerre. C’est un phénomène fréquentchez les personnes âgées. Si vous le croisez à nouveau, soyez gentil ; évitez tout contact avec lui. Les médecins pensent que ce genre de rapport peut favoriser une régression psycho-pathologique.

 

Nicolas relut lemessage plusieurs fois. Il n’était pas possible qu’il se soit fait berner de la sorte. CommentDe Profundi saurait-il pu donner tous ces détails : le gaz, sonprénom et les chiffres ? Cettehistoire le dépassait.

 

Il décida d’aller se coucher. Tandis qu’il se lavait les dents, la sonnerie de son téléphone portable retentit. Il s’essuya prestement la bouche, se rua dans le couloir mais il arriva trop tard. Un texto s’affichait :Rejoins-moi à deux heures au même endroit.

 

Nicolas se prépara une bassine de café puis il alluma la télé. Il regardaLes tontons flingueurs ainsi qu’un reportage sur les prisons en Asie avant de s’assoupir dans le divan. Heureusement le générique endiablé de Carl Orff annonçant l’émissionHistoires Naturelles le réveilla. Il était deux heures cinq.

 

Tout affolé, il se connecta au site et rechercha, parmi les pseudonymes, celui deDe Profundis. Avant même que le résultat ne s’affiche, la petite fenêtre jaune clignotait en haut de l’écran. Il cliqua dessus avec appréhension.

 

-Alors Nicolas, je croyais que tu t’étais endormi.

 

-Ecoute, il y avait un e-mail dans ma boite aux lettres et …

 

<spa