DEUX PETITS GARCONS A L’ARRÊT DE BUS

Publié le 03/12/2025 à 20:05 par lepetitmondedeloris Tags : sur place monde coup papier enfants fond bleu coupable
DEUX PETITS GARCONS A L’ARRÊT DE BUS
Le jour n’était pas encore levé. Décembre étirait ses nuits comme s’il voulait garder le monde endormi un peu plus longtemps. Dans le silence glacé de la campagne, deux petits garçons attendaient l’autobus scolaire au bord de la route, là où l’herbe gelée craquait comme du sucre sous les bottes. On n’entendait presque rien, si ce n’est le lointain tintement de l’angélus qui montait du clocher, fondu dans la brume, comme un appel venu d’un autre temps.
Ils n’étaient que deux, posés dans une demi-obscurité grisée. Le plus âgé, dix ans tout au plus, était assis sur un petit muret de pierres sèches. Il paraissait épuisé, les mains enfoncées dans ses poches, les épaules enfouies sous un gros anorak bleu dont la fermeture se bloquait toujours au même endroit. À chaque souffle, de petites volutes de buée s’échappaient de ses lèvres, comme s’il exhalait l’hiver lui-même.
L’autre, plus jeune, ne tenait pas en place. Il sautillait d’un pied sur l’autre, comme si bouger pouvait le protéger du froid. Dans ses poches, il triturait sans cesse ses petits trésors : un trombone tordu, une bille marbrée de bleu et de blanc et un papier froissé où il avait écrit en lettres penchées : « la maîtresse au piquet ». Cette phrase le faisait rire tout seul.
- Arrête de bouger, tu vas finir par tomber , marmonna le grand sans lever la tête.
- Et toi, t’es jaloux parce que t’es trop vieux pour rigoler, répondit l’autre en lui tirant la langue
Ils se chamaillaient doucement, comme le font les enfants qui s’aiment bien mais se l’avouent rarement. Leurs cagoules, tirées jusqu’aux sourcils, les rendaient presque identiques : deux petits êtres informes, le nez rouge, les yeux luisants de froid. À chaque reniflement, un mince fil transparent menaçait de leur échapper, mais ils s’essuyaient du revers de la manche sans y penser, habitués à ces matins glacés.
La campagne autour d’eux semblait figée. Les champs disparaissaient dans un nuage de brume et les arbres, dénudés, ressemblaient à de grands squelettes immobiles. Le goudron luisait d’humidité ; des flaques s’y collaient comme des miroirs opaques où se reflétaient vaguement les phares des véhicules qui arrivaient au loin.
Car d’autres enfants passaient, bien au chaud, emportés par la voiture d’un parent encore ensommeillé. On devinait des silhouettes engoncées dans des manteaux trop grands, des mains gantées collées aux vitres embuées. Parfois, l’un d’eux faisait un signe de la main aux garçons du bord de la route, mais le geste était souvent timide, presque coupable.
Le plus petit suivait des yeux chaque voiture jusqu’à ce qu’elle disparaisse dans le virage.
- Ils ont trop de chance… murmura-t-il.
Le grand haussa les épaules, mais son regard se perdit à son tour vers la route. Au fond, lui aussi aurait aimé monter dans une voiture chaude, écouter la radio, sentir l’odeur du café sur le tableau de bord et arriver à l’école sans cette morsure dans les doigts.
Mais leur réalité, c’était ce bord de route, ce bus toujours un peu en retard, cette attente immobile dans le souffle glacé du matin.
- Tu crois qu’il va neiger, demanda le petit en levant la tête.
- Peut-être. Il fait assez froid, répondit le grand en soufflant dans ses mains.
Un bref silence retomba. Le vent se leva un instant, faisant danser quelques feuilles mortes oubliées. On entendait le craquement lointain de branches givrées. Puis, dans le calme presque religieux de ce matin d’hiver, un ronronnement sourd se fit entendre : celui du moteur du car scolaire qui approchait enfin.
Les deux garçons se redressèrent d’un coup. Le grand remit son sac sur son épaule. Le petit rangea soigneusement son papier dans sa poche.
Quand le bus s’arrêta devant eux dans un souffle de vapeur, les phares éclairèrent un court instant leurs visages rougis, leurs yeux brillants, leurs petites vies suspendues dans la froidure d’un matin de décembre.
Ils montèrent à bord, laissant derrière eux le muret, la brume, les silhouettes des voitures et ce froid qui les avait tant fait frissonner.
Un autre jour commençait. Un jour comme tant d’autres, mais qui, des années plus tard, se fixerait dans leurs souvenirs comme un éclat de givre : une petite scène banale, mais douce, d’une enfance qui glissait, discrète, entre deux halos de buée.