LE P'TIT BAL DU SAMEDI SOIR une nouvelle de Gilles & Loris

Publié le 08/05/2016 à 11:13 par lepetitmondedeloris Tags : vie moi homme bonne roman enfants amis fond belle mode heureux musique nuit femmes sourire air anniversaire rouge amoureux
LE P'TIT BAL DU SAMEDI SOIR une nouvelle de Gilles & Loris

C’était un samedi gris, humide et froid comme tant d’autres. Il faisait déjà nuit. Des lueurs jaunes, chaudes et joyeuses reflétaient sur les rideaux fermés de ces maisons bourgeoises. On entendait le rire des femmes ainsi que des voix d’hommes et des cris d’enfants. Je remontais lentement le quai de la Seine, longeant le bassin de la Villette. La journée n’avait pas été bonne. J’avais trainé du côté des Grands Boulevards dans l’espoir de barboter quelques larfeuilles bien gras mais les gens se méfiaient en me voyant. C’était un cercle vicieux : plus j’étais pauvre, plus mes frusques devenaient douteuses et moins j’inspirais confiance. Dans mon métier de pickpocket, c’est à ce moment-là qu’on est fini. Fallait que j’me fasse un richard pour lui piquer ses fringues et me refaire une virginité. Le ventre vide depuis trop longtemps, je n’avais plus la force de me battre. J’allais surement finir dans l’eau verte du bassin de la Villette.

Au croisement de la rue de Crimée, j’entendis un p’tit air de valse musette qui flottait sur les quais. Un peu comme si un bon copain, en ces moments troubles, me prenait main en me conviant à la fête ! Confiant et presque hypnotisé, je traversai le pont de la Villette en m’enfonçant dans les ruelles de ce vieux faubourg tout chargé d’amour. La musique provenait du rez-de-chaussée de cette bicoque sans âge. Une enseigne aux tons pastel était accrochée au-dessus de l’entrée. Elle représentait une grisette et un apache qui dansaient.

Plus bas, une pancarte éclairée de lampions vous mettait tout de suite dans l’ambiance : « Le P’tit Bal du Samedi Soir ».

Sans un radis en poche, je restai planté là, devant l’entrée. À mes pieds, une cigarette à demi écrasée agonisait lentement dans le caniveau. Discrètement je ramassai le mégot et me le vissai au coin du bec.  

« C’est toujours ça de pris ».

Je regardai l’enseigne et me demandai quel genre de personnes pouvait bien fréquenter cet endroit. Un p’tit gars sortit du bal et se roula une cibiche, appuyé contre le mur. Il se retourna et m’observa. Je me sentis, sale, gêné et ridicule avec ma clope éteinte.

Il gratta une allumette et me proposa du feu. Je m’approchai. Nos regards se croisèrent. Ses yeux étaient rieurs et bienveillants.

T’as l’air tout triste mon pote et tu tremblotes ! Allez viens t’réchauffer à l’intérieur. Tu vas voir,  y a d’la gigolette.

Sans me faire prier, je suivis cet improbable compagnon.  Ce que je découvris me réchauffa le cœur et l’âme : des julots et des midinettes qui dansaient sans chichi, sans toilettes à la mode et sans bibi sur la cafetière. Mais avec tellement d’étoiles dans les yeux… Un accordéoniste tatoué balança une java endiablée tandis que les amoureux se trémoussaient sur la piste à s’en déboiter les hanches.Le bonheur se détachait à vous prendre aux tripes. C’est con mais pour un peu j’me serais à chialer.

Je restai là comme un benêt, les yeux brillants, avec un sourire idiot sur le visage. Une drôlesse passant par-là me prit par la main et  m’entraina dans la fête, l’air digne et le cœur joyeux. Ninon (c’était son blaze) mit ses mains sur mes épaules et je posai les miennes sur son popotin. Rondes folles, rondes folles, nous tournoyâmes ainsi sur ces rythmes à trois temps endiablés.

-        C’est mon anniversaire, dit-elle, viens donc boire un coup. C’est moi qui régale.

Inutile de vous dire  que je ne me fis pas prier. D’autant qu’il ne manquait rien : des moules à gogo, du vin rouge comme s’il en pleuvait et du bon pain. Bref que du bonheur !

Je dansai, je mangeai et bus tant et si bien que je finis par m’asseoir, épuisé par tout ce bonheur. Et bien entendu, c’est à ce  moment que Ninon me présenta le patron.

-        M’sieur Salarino, voici mon ami Dédé. C’est un garçon charmant.

-        Hé bien Dédé, je suis très heureux de vous connaitre.

-        Laissez-moi vous dire que vous avez un établissement épatant. J’crois bien n’avoir  jamais été aussi heureux de toute ma vie !

-        Ha, que vous me faites plaisir ! Tenez, cette bouteille c’est moi qui vous l’offre. Régalez-vous les enfants.

Et voilà comment, par un morne samedi, je trouvai un p’tit coin d’bonheur dans la grisaille.

À partir de ce jour-là, Le p’tit bal du samedi soir devint mon port d’attache. Mes semaines étaient toujours aussi mornes et dures mais je savais qu’à la fin je retrouverai la chaleur de mes nouveaux amis : Victor, Titi, Fernand le tout p’tit, Nénesse et Mimi la blonde. Réglé comme une horloge, J’me pointais tous les samedis à 21 heures. Quand ma semaine n’avait pas été trop mauvaise, je pouvais régaler à mon tour. J’offrais à mes amis des tournées sans compter. On dansait sur des mazurkas, des javas, des scottishs… la tête nous tournait mais nous oubliions que demain nous retrouverions la rue grise et méchante, la faim, le froid et l’indifférence des bourgeois. Quand ça tournait trop et que nos cœurs s’essoufflaient, on s’asseyait sur des bancs, au coin d’une table. Alors, le gros Lulu nous chantait une chanson triste, belle à nous faire chialer comme des mômes. Les filles se pressaient contre leurs julots, les yeux brillants de larmes. On aurait dit des p’tits lampions tellement que c’était beau. Puis Victor, à l’accordéon, reprenait ses valses musettes et nos chagrins s’envolaient. On tapait du pied dans la sciure, les robes voletaient, les mains s’égaraient, les regards prometteurs s’échangeaient. Il faisait bon.

Et puis, il y eut ce fameux dimanche. La veille, en quittant le  bal, je n’avais pas trouvé la force de rentrer à l’hôtel miteux dans lequel j’avais posé mes affaires.Je m’assis sur un banc, en face du canal et finis par m’endormir, recroquevillé sur les lattes en bois vert. J’me réveillais vers les 10 heures. Dans mon métier, le dimanche est une journée foutue, il n’y a personne dans les rues. Et me v’là à errer sans but dans le quartier. Machinalement, mes godillots me ramenèrent devant le p’tit bal. Les portes étaient grandes ouvertes. Au fond de la salle j’aperçus Baptistin (c’est le patron d’la guinguette). Les chaises étaient pliées sur les tables. A grand coup d’eau savonneuse, il briquait le plancher. En me voyant, paumé au milieu de la salle, il me fit signe :

-        Salut Paulo, vient donc boire un café. N’ais pas peur, entre !

Il déplia deux chaises et les posa sans ménagement sur le sol. Je m’assis timidement tandis qu’il vidait brutalement le marc de son percolateur dans un tiroir en bois. « Dieu que ce doux breuvage, me réchauffe le corps … »

-        Dis donc Paulo, tu connais les cartes ?

-        J’me défends, m’sieur Salarino.

-        Bon, alors voilà : je te propose de jouer une caisse de vin rouge.

-        J’veux bien mais que se passera-t-il si je perds ?

-        Si tu perds ? Hé bien tu feras le barman toute une soirée.

-        Ca me va !

Et voilà comment nous nous sommes retrouvés attablés à jouer au chemin de fer en tête à tête. J’ai commencé par gagner la caisse de vin, puis une autre, puis une autre encore. Quand Baptistin eut perdu tout son stock, il misa son canasson. Ce brave homme était un joueur invétéré mais il faut croire que ce matin-là, la chance était de mon côté ; il ne gagna pas la moindre de main. Comme il perdait trop, il a joué le bistrot. J’ai dit Banco !

Voilà ! Voilà comment de « moins que rien » je suis devenu  « honorable taulier ». Baptistin, pour l’occasion, n’avait plus de situation en perdant sa boutique. Mais je n’ai pas oublié l’accueil qu’il me réserva quand j’avais faim et que j’avais froid. Du coup, j’lai pris comme garçon. Désormais, c’est lui qui sert à boire aux amoureux dans l’noir.

 

Midinettes et julots viennent toujours danser au p’tit bal du samedi soir et des  lampions merveilleux brillent encore dans leurs yeux. Chacun perd un peu la tête, ça fait qu’tout est pour le mieux.